Sénégal : le divorce Faye-Sonko ou le grand basculement institutionnel

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Sénégal : le divorce Faye-Sonko ou le grand basculement institutionnelImage d'illustration du divorce Sonko Faye au Sénégal © DR
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En l’espace de 72 heures, le Sénégal a basculé dans une zone de turbulences politiques sans précédent. Ce qui était hier le « tandem » victorieux de l’alternance de 2024 s’est fracassé le vendredi 22 mai 2026, lorsque le président Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions de son premier ministre, Ousmane Sonko. Ce séisme, loin d’être un simple remaniement, marque une rupture idéologique et stratégique profonde au sommet de l’Etat. Entre une économie sous perfusion du FMI et une Assemblée nationale devenue le nouveau quartier général de la résistance de Sonko, le pays entre dans un duel fratricide dont l’issue déterminera les équilibres de la présidentielle de 2029.

Le décret n°2026-1128, lu d’une voix monocorde à la télévision nationale sénégalaise vendredi 22 mai au soir, a agi comme un couperet. En révoquant Ousmane Sonko, le président Bassirou Diomaye Faye a acté une séparation que beaucoup sentaient venir depuis l’automne 2025. La ligne rouge semble avoir été franchie lors d’une séance de questions d’actualité à l’Assemblée, quelques heures plus tôt, où Sonko avait publiquement clamé ne pas être un premier ministre « qui obéit aveuglément ». Pour la présidence, la rupture de la solidarité gouvernementale était consommée.

Une économie au cœur du divorce

Derrière les égos se cache une réalité comptable brutale. Le Sénégal traverse une crise de la dette, avec un endettement atteignant 132% du PIB fin 2024. Le Fonds monétaire international (FMI) a gelé un programme de prêts de 1,8 milliard de dollars suite à la découverte d’irrégularités dans les déclarations de créances. Au sein de l’exécutif, deux visions s’affrontaient : celle, pragmatique, du ministre des Finances Cheikh Diba, partisan d’une augmentation des prix du carburant pour stabiliser les finances, et celle de Sonko, qui s’y opposait fermement tout en prônant une renégociation radicale des contrats pétroliers et gaziers.

L’ancien ministre Yoro Dia n’a d’ailleurs pas hésité à utiliser une métaphore cinglante pour dénoncer cette gestion, comparant Sonko à un « Néron jouant de la musique pendant que Rome brûlait », fustigeant une priorité donnée aux manœuvres politiciennes plutôt qu’à une économie « transformée en ruines ».

L’onde de choc : démissions et loyautés

L’annonce du limogeage a immédiatement provoqué des répliques sismiques dans l’administration. Trois cadres de haut rang, dont le directeur général de la SONACOS et le directeur du Musée des Civilisations noires, ont démissionné par solidarité avec le leader du PASTEF. Pour ces responsables, il s’agissait d’un acte de loyauté envers celui qu’ils considèrent comme le véritable architecte du projet de rupture. Ousmane Sonko, fidèle à son style, a réagi sur les réseaux sociaux en affirmant dormir « le cœur léger », transformant ce départ forcé en une « libération stratégique ».

Sénégal : le divorce Faye-Sonko ou le grand basculement institutionnel
Post Facebook de Sonko, suite à son limogeage, le 22 mai 2026 © Facebook

Le coup de théâtre du perchoir

Mais le véritable rebondissement est survenu ce dimanche 24 mai. El Malick Ndiaye, président de l’Assemblée nationale et figure éminente du PASTEF, a annoncé sa démission du perchoir, invoquant le « sens de l’Etat ». Ce retrait calculé ouvre un boulevard à Ousmane Sonko. En effet, une séance plénière a été convoquée ce mardi 26 mai afin de réintégrer le leader du PASTEF en tant que député et de le nommer nouveau président de l’institution.

Le débat juridique fait rage : Sonko peut-il reprendre ainsi son siège ? Pour l’avocat Me Demba Ciré Bathily, la réponse est oui. Il soutient que la nomination de Sonko à la primature n’était qu’une « suspension » de son mandat parlementaire et non une démission définitive. Sonko est passé, en 72 heures, de premier ministre déchu à deuxième personnalité de l’Etat, disposant d’un contre-pouvoir institutionnel redoutable face au président Faye.

Vers une cohabitation explosive

Le Sénégal entre ainsi dans une configuration inédite : un exécutif présidentiel privé de sa majorité naturelle face à une Assemblée nationale dominée par un PASTEF désormais en mode opposition frontale. Cette majorité parlementaire dispose d’armes puissantes, comme le vote d’une motion de censure ou le blocage systématique du budget.

Face à ce risque de paralysie, le président Faye pourrait être tenté de gouverner par ordonnances via l’article 52 de la Constitution, ou d’utiliser son arme ultime, à savoir la dissolution de l’Assemblée nationale, possible dès décembre 2026.

L’avenir du parti PASTEF lui-même est en jeu. Le congrès national prévu le 6 juin 2026 à Dakar sera le théâtre d’un affrontement pour le leadership. Diomaye Faye, fort de sa légitimité présidentielle, tentera-t-il de construire une faction « présidentielle », ou la direction du parti, acquise à Sonko, prononcera-t-elle le divorce définitif ?

Ce qui se joue aujourd’hui au Sénégal dépasse les simples querelles de personnes. C’est une bataille pour définir qui, du président ou de son ancien premier ministre, incarne le plus fidèlement l’aspiration au changement exprimée par les Sénégalais en 2024.

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