Sahel : pourquoi Washington tente de renouer avec les régimes militaires de la région ?
Longtemps marquées par la méfiance et les tensions, les relations entre les États-Unis et les régimes militaires du Sahel semblent entrer dans une nouvelle phase. Dans un contexte international tendu et face à la montée de l’influence russe dans la région, Washington cherche à renouer le dialogue avec les autorités du Burkina Faso, du Mali et du Niger. La prochaine visite annoncée à Ouagadougou de Nick Checker, responsable du bureau des affaires africaines au département d’État américain, illustre ce repositionnement diplomatique.
Cette démarche intervient alors que le Burkina Faso, dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré depuis le coup d’État de 2022, s’est imposé comme l’une des figures de proue du discours souverainiste au Sahel. Le pays s’est rapproché de partenaires non occidentaux et affiche régulièrement une rhétorique critique à l’égard de l’influence occidentale. Malgré ce climat politique, les États-Unis semblent désormais privilégier une approche pragmatique afin de préserver leurs intérêts sécuritaires et stratégiques dans la région.
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Washington multiplie les signaux d’ouverture
Le 10 mars, les services de Nick Checker ont annoncé que le diplomate se rendrait prochainement à Ouagadougou. Si aucune date précise n’a été communiquée, cette visite doit permettre de relancer les discussions bilatérales entre Washington et les autorités burkinabè. Selon son bureau, la rencontre vise notamment à réaffirmer l’attachement des États-Unis à la souveraineté du Burkina Faso et à examiner les pistes de coopération dans plusieurs domaines, notamment la sécurité et l’économie.
Depuis sa nomination début janvier, Nick Checker s’est engagé dans une série d’initiatives destinées à rétablir des canaux de dialogue avec les régimes militaires du Sahel. Avant l’annonce de sa future visite au Burkina Faso, il s’était déjà rendu à Bamako début février. Il a également échangé par téléphone avec le Premier ministre nigérien Ali Mahamane Lamine Zeine.
Ces démarches s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à renouer le contact avec les trois pays membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), créée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger après leur rupture progressive avec plusieurs partenaires occidentaux.
Pourquoi le Sahel est devenu l’épicentre mondial du terrorisme en 2025 ?
Des relations longtemps marquées par la défiance
Les rapports entre Washington et les juntes sahéliennes se sont fortement dégradés ces dernières années. Entre 2020 et 2023, une série de coups d’État militaires a conduit au pouvoir des régimes militaires dans ces trois pays. Les autorités américaines de l’époque, sous la présidence de Joe Biden, avaient alors dénoncé ces prises de pouvoir et exigé un retour rapide à l’ordre constitutionnel.
Cette position a alimenté une méfiance croissante entre les deux parties. Les nouvelles autorités sahéliennes ont progressivement pris leurs distances avec les partenaires occidentaux, tout en renforçant leurs relations avec la Russie. Cette réorientation diplomatique s’est traduite notamment par la coopération sécuritaire avec des forces russes présentes dans la région.
La détérioration des relations s’est concrétisée en 2024 par le retrait des forces américaines du Niger. Les États-Unis disposaient notamment d’une base stratégique à Agadez, dans le centre du pays, utilisée pour des opérations de surveillance et pour le déploiement de drones dans une large partie du Sahel.
Le pragmatisme stratégique de l’administration Trump
Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, la politique américaine dans la région semble évoluer. Les exigences liées à la gouvernance démocratique et au retour rapide à un pouvoir civil sont désormais moins mises en avant. Washington privilégie désormais une approche plus pragmatique, centrée sur les enjeux sécuritaires et stratégiques.
Plusieurs responsables américains considèrent en effet que la dégradation de la situation sécuritaire au Sahel constitue une menace importante dans la lutte mondiale contre le terrorisme. La région reste un foyer actif pour de nombreux groupes terroristes, dont certains étendent progressivement leur influence vers les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest.
Dans ce contexte, les États-Unis estiment nécessaire de rétablir une présence diplomatique et sécuritaire dans la zone, même si cela implique de coopérer avec des gouvernements militaires. Ce repositionnement vise également à limiter l’influence croissante de Moscou dans la région.
Bamako, première étape du rapprochement
Le Mali a constitué le premier terrain de cette tentative de réengagement américain. Considéré comme l’épicentre de la crise sécuritaire sahélienne depuis plus d’une décennie, le pays est au cœur des préoccupations stratégiques de Washington.
Dès juillet 2025, Rudolph Atallah, conseiller de Donald Trump chargé de la lutte contre le terrorisme, s’était rendu à Bamako afin de relancer les discussions avec les autorités maliennes. Cette visite avait permis de rétablir un dialogue officiel entre les deux parties.
Quelques mois plus tard, Nick Checker s’est également déplacé dans la capitale malienne pour rencontrer le ministre des Affaires étrangères Abdoulaye Diop. À cette occasion, le département d’État américain avait évoqué la volonté de donner une nouvelle orientation aux relations bilatérales et de tourner la page des tensions passées.
Dans la foulée, Washington a levé plusieurs sanctions visant des responsables militaires maliens accusés d’avoir facilité l’installation de mercenaires russes du groupe Wagner dans le pays en 2021. Parmi eux figurait notamment le ministre malien de la Défense, le général Sadio Camara.
Africa Corps : la nouvelle vitrine militaire de la Russie au Sahel
Une coopération sécuritaire en ligne de mire
Pour les autorités maliennes, ce rapprochement avec Washington répond également à des besoins sécuritaires croissants. Le pays reste confronté à une forte pression des groupes terroristes.
Par ailleurs, la coopération avec les forces russes déployées dans le cadre d’Africa Corps, structure mise en place après la disparition du groupe Wagner, ne semble pas pleinement satisfaire les attentes de Bamako.
Dans ce contexte, les États-Unis pourraient offrir un soutien complémentaire, notamment dans le domaine du renseignement et de la surveillance. Les échanges entre services de renseignement américains et maliens n’auraient d’ailleurs jamais totalement cessé, malgré les tensions diplomatiques.
Selon plusieurs sources, Washington chercherait désormais à reprendre certaines opérations de surveillance aérienne dans la région. Des discussions seraient en cours pour permettre à des avions et drones américains de survoler à nouveau l’espace aérien malien afin de suivre les activités des groupes armés.
La question des bases militaires
La perte des installations militaires américaines au Niger demeure un point sensible pour Washington. La base d’Agadez représentait un élément central du dispositif américain au Sahel, permettant notamment des opérations de surveillance sur une vaste zone couvrant plusieurs pays.
Depuis ce retrait, les États-Unis cherchent à redéployer leurs capacités dans la région. Plusieurs sources indiquent que des discussions sont en cours avec les autorités ivoiriennes pour établir une nouvelle base de drones dans le nord de la Côte d’Ivoire.
Un tel dispositif permettrait aux États-Unis de maintenir une capacité de surveillance sur les zones instables du Sahel, tout en se rapprochant des pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, de plus en plus exposés à la progression des groupes armés.
Pour Washington, l’enjeu est clair : retrouver une présence stratégique dans une région considérée comme un maillon essentiel dans la lutte contre le terrorisme international. Le rapprochement en cours avec les juntes sahéliennes apparaît ainsi comme une tentative de redéfinir les équilibres géopolitiques dans une zone devenue l’un des théâtres majeurs de la compétition d’influence entre grandes puissances.
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