Dr Ouma Oluga : « Nos systèmes de santé sont étouffés par l’ancien »

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Dr Ouma Oluga : « Nos systèmes de santé sont étouffés par l’ancien »Dr Ouma Oluga, secrétaire principal au département d’Etat des Services médicaux au ministère de la Santé du Kenya, lors de l'Africa Press Day by Roche, à Nairobi, le 04 mars 2026 © Roche
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A l’occasion de la session d’ouverture de l’Africa Press Day, by Roche, organisé à Nairobi, le Dr Ouma Oluga, secrétaire principal au département d’Etat des Services médicaux au ministère de la Santé du Kenya, n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. L’Afrique accuse jusqu’à dix ans de retard dans l’accès aux nouvelles thérapies. Entre systèmes hospitaliers « étouffés par l’ancien », manque de mécanismes d’adoption rapide et contraintes budgétaires, le continent peine à transformer l’innovation scientifique en bénéfices pour les patients. Analyse d’un retard structurel…

Ca va faire grincer des dents. Devant un parterre de professionnels et journalistes africains réunis à Nairobi, le 4 mars 2026, le Dr Ouma Oluga a joué la carte du franc-parler. « Les innovations scientifiques ou les solutions mettent très longtemps avant que le patient africain puisse y accéder, parfois jusqu’à dix ans, voire plus ».

Le constat est d’autant plus sévère qu’il ne porte pas sur l’absence de science. « Au moment où nous déployons certaines thérapies en Afrique, elles peuvent déjà être dépassées là où elles ont été découvertes ». Le décalage n’est donc pas seulement financier, il est structurel, systémique et… organisationnel ! Et il pèse lourdement sur les pathologies à forte mortalité comme le cancer du sein.

Pourquoi ce décalage ? Dr Ouma Oluga un problème de capacité d’absorption. « Nos systèmes de santé sont souvent étouffés par l’ancien ». Dans de nombreux hôpitaux africains, les pratiques cliniques restent figées faute de formation continue, d’équipements ou de cadres réglementaires adaptés. « Dans de nombreux hôpitaux, on pratique des choses simples qui ne donnent pas à nos patients les résultats et l’expérience qu’ils devraient avoir ».

Pourtant, dans de nombreuses régions du monde, le cancer du sein n’est plus une condamnation à mort. Des patientes peuvent avoir un cancer du sein, s’en remettre et continuer à travailler, à élever leurs enfants, à contribuer à l’économie…

En Afrique, ce n’est pas forcément le cas avec une survie qui reste plus qu’incertaine. Non pas par manque de connaissances scientifiques, mais par incapacité à intégrer rapidement les thérapies ciblées, les immunothérapies ou les innovations diagnostiques dans les protocoles nationaux.

Le nœud financier : « Où est l’argent ? »

Le Dr Ouma Oluga la répète comme un leitmotiv : « Où est l’argent ? ». Oh oui cette fameuse question que tout le monde se pose !

Santé africaine : where is the money ?

Il rappelle que « de nombreux pays africains dépensent moins de 35 dollars par habitant » pour la santé. Dans ces conditions, chaque nouvelle molécule, chaque technologie innovante pose un problème budgétaire. Mais il renverse la perspective : « Il y a aussi l’inverse, la perte cumulée de ce que nous ne dépensons pas ».

Ne pas investir dans l’innovation, c’est accepter une perte de productivité, une mortalité prématurée, un appauvrissement des ménages. « Le système de santé ne devrait pas être la raison pour laquelle les gens meurent tôt ou deviennent pauvres ».

Le retard d’adoption s’explique aussi par la vulnérabilité aux chocs globaux. Le responsable kényan évoque l’arrêt brutal de financements américains et la décision du Foreign, Commonwealth & Development Office de déprioriser la santé. Autrement dit, la réduction soudaine des financements extérieurs.

A cela s’ajoutent les transitions de bailleurs historiques. Des programmes sont donc interrompus, des incertitudes budgétaires s’installent, ainsi qu’une difficulté à planifier l’intégration de nouvelles thérapies.

Sans visibilité financière, l’innovation devient risquée, alors qu’elle exige anticipation, régulation agile, négociation de prix et planification à long terme.

L’absence de mécanismes d’adoption rapide

Au-delà des ressources, le Dr Ouma Oluga identifie un vide institutionnel. « Comment accélérons-nous l’adoption de l’innovation ? »

Il plaide pour « une voie d’entrée claire pour l’innovation et son déploiement dans le système de santé ».

Aujourd’hui, ce mécanisme fait défaut dans de nombreux pays africains. Les processus d’évaluation, d’enregistrement, de remboursement et d’intégration dans les paniers de soins sont souvent lents, fragmentés et peu coordonnés.
Donc même lorsque la sécurité et l’efficacité d’un traitement sont validées au niveau international, l’accès local peut prendre une décennie !

Pour répondre à cette inertie, le Kenya mise sur une plateforme nationale de politique de santé, afin de donner « de la visibilité sur tout l’argent dans le système ».

Mais la plateforme ne se limite pas au financement. Elle doit aussi permettre de structurer l’entrée des innovations, de coordonner les actions des fondations, des partenaires privés et des autorités publiques.

Sont-elles catalytiques ? Produisent-elles les résultats de demain ? 

Dr Ouma Oluga

En gros, chaque investissement doit agir comme une graine, capable de déclencher un effet boule de neige.

De la logique de dépense à la logique d’investissement

L’exemple qu’il raconte, issu de son expérience hospitalière, explique bien cette approche. Face à une crise de mortalité maternelle, l’équipe envisageait d’investir directement en maternité. Mais un ophtalmologiste propose d’acheter un équipement générateur de revenus grâce aux remboursements chirurgicaux.

« Si vous dépensez ces 10 millions de shillings pour m’acheter cette machine, je peux générer assez d’argent pour résoudre votre problème en maternité ». Et ce fût le cas. Les revenus passent de 2 à 9 millions de dollars par an. Une nouvelle maternité est construite. « Pendant une année entière, nous n’avons pas eu un seul décès maternel ».
Morale de l’histoire, l’innovation organisationnelle peut financer l’innovation médicale.

L’accès, un problème continental

Dans le domaine de l’oncologie, le retard est particulièrement préoccupant. Thérapies ciblées, immunothérapies, médecine personnalisée… ces avancées redéfinissent les standards de soins ailleurs.

Mais sans mécanisme d’adoption rapide, sans négociation de prix adaptée aux réalités africaines et sans mutualisation régionale, le continent risque de rester consommateur tardif d’innovations conçues ailleurs.

La question posée à Nairobi dépasse le Kenya. Elle concerne l’ensemble du continent. Comment transformer une population jeune, à savoir 70% de moins de 35 ans, en dividende démographique si la santé ne suit pas ?

Au fond, le retard structurel de l’Afrique en matière d’innovation médicale n’est pas une fatalité scientifique. C’est un choix (ou une absence de choix) politique, budgétaire et institutionnel.

« Comment attirons-nous des investissements dans ce moteur ? » demande le Dr Ouma Oluga. Ce moteur, c’est un système de santé capable d’absorber rapidement les innovations validées, de les financer intelligemment et de les déployer équitablement.

Car dix ans de retard, pour une patiente atteinte de cancer, ce n’est pas un écart, c’est toute une vie.

DNES à Nairobi : Sabrina El Faiz

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