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Grand barrage : tension maximale entre l’Égypte et l’Éthiopie

Alors que les Éthiopiens sont cette semaine appelés aux urnes pour les élections législatives, Le Caire continue de mettre la pression sur Addis-Abeba à propos du Grand Barrage de la Renaissance. Pendant ce temps, l’ONU s’alarme de la famine au Tigré.

Par J.R.Y, Publié le 20/06/2021 à 22:48, mis à jour le 21/06/2021 à 07:43          Temps de lecture 7 min.
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Le Nil barrage Renaissance

L’Afrique peut faire l’économie d’une guerre dans la vallée du Nil. Et pour cela, tous les regards convergent vers l’Éthiopie et l’Égypte où la crise couve depuis qu’en 2011 Addis-Abeba a annoncé sa volonté de construire un barrage pharaonique visant à retenir l’eau du Nil bleu. Ce qui est en jeu, selon le chercheur en géopolotique Pierre Blanc, c’est l’opposition entre “la rhétorique de souveraineté territoriale absolue, supposée justifier le plein usage de leurs ressources (...) et le « principe de première appropriation », dans un même objectif de légitimation mais fondé sur l’antériorité. En quelque sorte, les droits de la géographie s’opposent ici aux droits de l’histoire.[1]

 

Un barrage pour l’eau et pour l’électricité

Avec son projet de Grand Barrage de la Renaissance, l’Éthiopie du Premier ministre Abiy Ahmed dit viser 100% d’électrification du pays d’ici 2025[2] mais aurait de fait la possibilité d’ouvrir ou fermer le robinet du Nil bleu à sa guise. Refusant de négocier ce qu’elle estime être son droit, l’Éthiopie fait l’unanimité contre elle parmi les pays en aval – l’Égypte d’Al Sissi et le Soudan du général Al-Burhan, habitués à profiter du débit du Nil à la faveur d’un accord jugé léonin conclu en 1959 avec les Britanniques. Cet accord précise dans son préambule que “le précédent Accord de 1929 relatif aux eaux du Nil ne prévoyait que l'utilisation partielle des eaux de ce fleuve et ne portait pas sur leur régularisation totale”.[3] Toujours en vigueur, l’Accord de 1959 attribue à l’Égypte 55,5 milliards de m3 soit environ deux-tiers du débit du Nil et 18,5 milliards de m3 au Soudan, le reliquat de 10 milliards de m3 étant à répartir entre les autres pays.


L’accord de 1959 caduc pour l’Éthiopie  

Cet état de fait a longtemps été imposé aux Éthiopiens et l’Égypte a eu les coudées franches, des décennies durant, dans son usage de l’eau du Nil, jusqu’à ce que Addis-Abeba rejette officiellement les termes de l’accord de 1959 qui la désavantage, et rallie à sa position plusieurs États du Bassin du Nil (Ouganda, Rwanda, Tanzanie, Burundi) dans le cadre d’un traité boycotté par l’Égypte et le Soudan.

L’Égypte s’est dès le départ fermement opposée au projet de construction du Barrage de la Renaissance, et l’Éthiopie a dans un premier temps entrepris de donner des gages (visites à ses voisins égyptien et soudanais, déclarations apaisantes), avant d’afficher récemment une position plus ferme.

Depuis, Le Caire souffle le froid et le chaud, oscillant entre souhait de coopération et menace d’intervention armée si l’eau du Nil, dont le Nil bleu est le principal affluent, venait à manquer. Le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi a déclaré le 30 mars dernier, comme le relevait Reuters : “Je ne menace personne, nous avons en permanence un dialogue raisonnable et rationnel. (...) Je répète encore que personne ne peut s’accaparer l’eau de l’Égypte et si cela devait arriver, il en résulterait une instabilité inimaginable dans la région[4]. Al-Sissi a également indiqué que “Personne ne doit s'imaginer qu'il est loin de la portée de l'Égypte[5] , une déclaration relevée par LeFigaro. Selon l’agence de presse Mena[6], il ajoutait que “toutes les options sont sur la table”.

 

La diplomatie pour éviter d’enflammer le Bassin du Nil ?

Cet activisme égyptien s’étend avec quelque succès à la scène diplomatique. Dans ce conflit, elle a su s’attirer le soutien du Soudan (partie prenante), des monarchies du Golfe et des grandes puissances. La semaine dernière, le 15 juin 2021, alors que l’Éthiopie a confirmé sa volonté d’aller de l’avant dans le deuxième remplissage du Grand barrage, l’Égypte a obtenu une déclaration de soutien des ministres des Affaires étrangères de la Ligue Arabe qui demande à l’Éthiopie d’éviter des “mesures unilatérales qui porteraient préjudice à l’Égypte et au Soudan[7] relève Reuters. Addis-Abeba a vu rouge et haussé le ton, indiquant “rejeter la déclaration de la Ligue arabe dans sa globalité[8], indique la même source.

Par ailleurs, l’Égypte a signé cette année des accords de défense avec deux pays du Bassin du Nil, l’Ouganda[9] et le Burundi[10] (qui pourtant soutiennent la révision des quotas), mais il est difficile de savoir ce qu’il adviendrait en cas d’intervention militaire visant le barrage. Cette dernière ne saurait avoir lieu une fois le deuxième remplissage effectué, au risque de provoquer des inondations au Soudan, comme le relevait Jeune Afrique[11] le 30 avril, et de modifier les alliances.

En définitive, si les déclarations belliqueuses des Égyptiens sont prises au sérieux (y compris par la Communauté internationale qui craint que les armes parlent dans la région, ouvrant la voie au premier grand hydroconflit du 21e siècle), Addis-Abeba ne rompt pas. Il reste donc peu de temps à ces deux pays africains pour trouver, outre le bon ton, une solution qui permette à chaque partie de sauver la face. En gardant à l’esprit l’adage selon lequel Pax melior est quam iustissimum bellum*.

*La paix est meilleure que la plus juste des guerres

 

[1] https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-3-page-123.htm

[2] https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2021/03/29/new-world-bank-financing-supports-ethiopia-s-goal-of-universal-electricity-access-by-2025 : ADDIS ABABA, March 29, 2021—The World Bank today approved a $500 million International Development Association (IDA)* credit to support Ethiopia’s goal of achieving universal electricity access by 2025.

[3] https://treaties.un.org/doc/Publication/UNTS/Volume%20453/volume-453-I-6519-French.pdf

[4] https://www.reuters.com/article/ethiopia-dam-egypt-idAFL1N2LS0ZG : “I’m not threatening anyone here, our dialogue is always reasonable and rational,” Sisi said in a response to a question about any risk to Egypt. “I say once again no one can take a drop from Egypt’s water and if it happens there will be inconceivable instability in the region.”

[5] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/barrage-sur-le-nil-instabilite-inimaginable-si-on-touche-a-l-eau-de-l-egypte-previent-al-sisi-20210330 : «Personne ne peut se permettre de prendre une goutte d'eau de l'Égypte, sinon la région connaîtra une instabilité inimaginable», a déclaré le président lors d'une conférence de presse à Ismaïlia, interrogé sur ce grand barrage controversé. «Personne ne doit s'imaginer qu'il est loin de la portée de l'Égypte»

[6] https://www.mena.org.eg/fr/news/dbcall/table/webnews/id/8898152 : ‘Je vous dis ainsi qu'à nos frères en Ethiopie qu'il n'y a pas lieu d'en arriver à toucher à une seule goutte d'eau de l'Egypte, car toutes les options sont sur la table, notre coopération et la construction valent beaucoup mieux que le conflit, a conclu le chef de l'Etat, Abdel Fattah Al-Sissi.”

[7] https://www.reuters.com/world/middle-east/arab-states-call-un-security-council-meet-over-ethiopiam-dam-2021-06-15 : “The Arab states called on Ethiopia to negotiate "in good faith" and refrain from any unilateral steps that would harm Egypt and Sudan. Such steps included completing the second phase of filling the dam's reservoir in the rainy season this year without an agreement on filling and operating the dam, the Arab League said in a statement. Ethiopia rejected the Arab League resolution in its entirety, its Foreign Ministry said in a statement.”

[8] Idem (Reuters)

[10] https://www.mod.gov.eg/ModWebSite/NewsDetails.aspx?id=41699 : The meeting dealt with ways to support aspects of joint military cooperation between the Armed Forces of Egypt and Burundi in many fields. The Chief of Staff of the Armed Forces expressed his pride in the long-standing historical relations between Egypt and Burundi, pointing to the consensus visions of the political leadership of the two friendly countries towards supporting security and stability efforts in the region.

[11] https://www.jeuneafrique.com/1161476/politique/serie-barrage-de-la-renaissance-lintervention-militaire-derniere-option-pour-al-sissi-3-4/ Mohamed Nasreddin Allam, Ancien ministre des Ressources hydriques et de l’Irrigation (de 2009 à 2011) : « L’Égypte ne peut pas attendre que le remplissage ait débuté, car une frappe après le mois de juillet provoquerait des inondations au Soudan »

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