Chine-Afrique : Pékin supprime les droits de douane pour 53 pays, opportunité ou risque pour le continent ?

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Afrique - Chine : Écobank et Bank of China renforcent leur coopération économique Image d'illustration © DR
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La Chine accordera dès le 1er mai 2026 un accès sans droits de douane à 53 pays africains. Si elle pourrait stimuler les exportations africaines et les chaînes de valeur régionales, elle risque aussi de favoriser les économies les plus développées au détriment des pays africains les moins avancés. Décryptage.

Le 1er mai prochain, la Chine change la donne pour le commerce avec l’Afrique. Une annonce faite en février 2026 par le président Xi Jinping prévoit l’application d’un régime de zéro droits de douane pour 53 pays africains (tout le continent à l’exception de l’Eswatini, qui reconnaît Taïwan).

Ce geste, qui survient alors que les échanges sino-africains ont atteint 348 milliards de dollars en 2025, bouleverse un équilibre commercial où la Chine exporte massivement vers le continent (225 milliards de dollars) tandis qu’elle n’importe que 123 milliards de dollars en provenance d’Afrique.

Dans l’essentiel de son analyse, Lauren Johnston, chercheuse associée au China Studies Centre de l’Université de Sydney et auteure d’un texte synthétique sur la mesure, met en garde : il y a d’un côté un potentiel significatif d’intégration régionale et d’accélération des exportations africaines ; de l’autre, le risque d’une capture des bénéfices par les économies déjà les plus compétitives.

Contexte et genèse du changement de régime

Depuis 2005, la Chine octroyait déjà un accès préférentiel. Les pays africains les moins avancés bénéficiaient d’exonérations sur l’ensemble des lignes tarifaires. Mais ce régime était limité car il ne concernait qu’une trentaine de pays et laissait hors du bénéfice plusieurs économies moyennes d’Afrique, qui continuaient à subir des droits de douane sur des produits agricoles et manufacturiers (fruits, vins, produits transformés), parfois compris entre 10% et 25%.

Le nouvel ensemble de mesures supprime cette asymétrie formelle. Il intervient dans un contexte géopolitique où les grandes puissances redéfinissent leurs politiques commerciales et industrielles, un cadre marqué par la hausse des barrières tarifaires ailleurs et par la concurrence pour les approvisionnements et les marchés en Afrique.

Pour la Chine, l’initiative combine des objectifs économiques (accroître l’accès aux matières premières transformées et aux marchés) et diplomatiques (renforcer l’influence stratégique sur le continent).

Lire aussi : Tensions commerciales : la Chine défend le bilan de l’accord de 2020

Facilitation et incitation à la coopération régionale

L’un des effets positifs les plus immédiats est la neutralisation d’une distorsion précédente où seuls certains pays bénéficiaient d’un accès tarifaire. Les investisseurs cherchaient parfois à localiser la production dans ces États, indépendamment des autres facteurs productifs.

L’uniformisation des règles permet, au contraire, d’orienter les décisions d’investissement vers les avantages comparatifs réels : accès aux intrants, savoir-faire industriel, logistique ou coûts de la main-d’œuvre.

En outre, Pékin accompagne les exonérations d’un renforcement des mesures de facilitation commerciale par des voies rapides pour certains produits, une simplification des procédures sanitaires et phytosanitaires, ainsi que la formation et le soutien logistique. La création d’un hub de facilitation du commerce sino-africain à Changsha illustre la volonté d’instaurer des plateformes de coopération opérationnelles entre entreprises et autorités douanières.

Si ces leviers sont effectivement mis en œuvre et accessibles aux entrepreneurs africains, ils peuvent réduire les coûts de transaction et accélérer la pénétration de produits africains sur le marché chinois.

Autre angle positif : la mesure favorise l’émergence de chaînes de valeur régionales. Au lieu que chaque pays cherche à exporter directement vers la Chine, les productions peuvent être organisées à l’échelle sous-régionale (assemblage, conditionnement, services logistiques) pour créer des volumes exportables et respecter plus facilement les normes exigées par les acheteurs chinois.

C’est, en théorie, une opportunité pour dynamiser l’intégration régionale et pour que les plus petits pays profitent indirectement d’exportations concentrées dans des hubs régionaux.

Concentration des gains et contraintes structurelles

Le revers de la médaille est tout aussi tangible. L’uniformisation des tarifs ne corrige pas les inégalités de capacité de production, d’infrastructures ou de conformité aux standards internationaux.

Les pays déjà dotés d’un niveau d’industrialisation et d’infrastructures plus élevé sont les mieux positionnés pour capter les opportunités.

Les pays les moins avancés restent confrontés aux mêmes handicaps structurels : électricité intermittente, infrastructures portuaires et routières insuffisantes, faibles capacités de production à grande échelle et lacunes en matière de standardisation et de qualité. Pour ces États, la suppression des droits de douane sur le papier risque de rester une mesure symbolique si aucune aide conjointe (investissements infrastructurels, appui technique, financement des exportateurs) n’est mise en place.

Autrement dit, le risque est que la réforme creuse les écarts ; les exportateurs frontaliers en Afrique du Nord et en Afrique australe pourraient se développer plus rapidement, tandis que les plus fragiles continueraient à dépendre d’exportations primaires à faible valeur ajoutée.

De plus, les effets réels observés lors d’expériences antérieures tempèrent l’enthousiasme. Les études disponibles indiquent que les régimes préférentiels n’ont pas systématiquement généré d’augmentation spectaculaire des exportations pour les pays bénéficiaires, la principale raison étant l’insuffisance parallèle de capacités productives et logistiques.

Lire aussi : Chine : suppression des droits de douane pour 53 pays africains à partir du 1er mai 2026

Ce que la décision implique pour les filières agricoles et industrielles

Sur les filières agricoles, l’enjeu est notamment la conformité aux normes phytosanitaires et aux exigences de traçabilité. L’ouverture sans filets ne profite que si les producteurs peuvent respecter les critères de qualité. Les chaînes du fruit et du légume, sensibles aux procédures sanitaires, nécessitent des investissements ciblés (post-récolte, conditionnement, certifications).

Sur le plan industriel, la mesure peut stimuler l’assemblage et la transformation locale si les intrants sont disponibles à prix compétitifs et si les zones industrielles et parcs logistiques sont développés.

Les autorités africaines, les institutions financières régionales et les partenaires au développement ont donc un rôle clé d’établir des programmes d’accompagnement (crédits export, garanties, formation aux normes, infrastructures logistiques). Par ailleurs, la coordination entre États à travers l’harmonisation des standards, la reconnaissance mutuelle d’agréments de qualité et la création de corridors logistiques régionaux sera décisive pour que la suppression des barrières tarifaires se traduise en véritables chaînes de valeur régionales.

Un test pour l’intégration régionale

La décision chinoise est une opportunité politique et commerciale. Elle simplifie une barrière formelle et offre un appel d’air pour l’industrialisation orientée vers l’export. Mais sa réussite dépendra largement de la capacité des États africains et de leurs partenaires à transformer cette fenêtre d’accès en investissements concrets, en coopération transfrontalière et en renforcement des capacités productives.

Si les gouvernements africains parviennent à coordonner politiques industrielles et facilitation commerciale, la réforme pourrait constituer un catalyseur pour des chaînes de valeur régionales plus intégrées. À défaut, elle risque de renforcer des asymétries déjà bien établies.

Le vrai enjeu, au fond, n’est pas l’absence de tarif à l’importation, c’est la capacité à produire, certifier et acheminer des biens africains compétitifs vers la Chine, et à faire en sorte que ces gains profitent à l’ensemble du continent, et non à une poignée d’économies déjà dominantes.

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