Rupture sèche
Addis-Abeba, le 13 juillet 2018, au temps de l’alliance : le premier ministre éthiopien Abiy Ahmed (à gauche) et le président érythréen Isaias Afeworki (à droite) célébraient alors la réouverture de l'ambassade d'Erythrée en Ethiopie, après vingt ans de fermeture. Cette alliance est à nouveau au cœur de la discorde en octobre 2026 © DR Dix diplomates érythréens ont eu 48 heures pour plier bagage. L’ambassade éthiopienne à Asmara a fermé ses portes. Quelques heures plus tard, l’Erythrée a coupé toutes relations diplomatiques. C’était jeudi 1ᵉʳ octobre. Addis invoque une « menace directe contre la sécurité nationale ». Le grief est clair : Asmara soutiendrait, d’une façon ou d’une autre, l’offensive lancée le 22 septembre par une nouvelle alliance rebelle dans le nord.
Asmara nie tout en bloc et accuse l’Ethiopie d’hostilité permanente depuis trois ans. En toile de fond, comme toujours : le port d’Assab. Parce que tout finit toujours par revenir à Assab. En 2018, Abiy Ahmed et Isaias Afwerki s’embrassaient devant les caméras. L’accord de paix avait rouvert les frontières et les ambassades. Huit ans plus tard, il reste des photos. L’Erythrée avait pourtant envoyé ses troupes au Tigré en 2020, côte à côte avec l’armée fédérale.
Aujourd’hui on l’accuse de nourrir la rébellion. Dans la Corne, les alliances tournent plus vite que les saisons. Le dossier déborde largement les deux capitales. Addis range déjà Khartoum et Le Caire parmi les soutiens des rebelles tigréens. Egypte et Ethiopie se sont mutuellement expulsé des diplomates ces derniers mois. Le Caire, qui regarde le Nil comme on regarde un compte en banque, n’a aucune raison d’apaiser quoi que ce soit. Et l’Erythrée a quitté l’Igad en décembre dernier. Encore une porte claquée.
L’Union africaine a publié un communiqué. Elle demande aux trois pays d’éviter « toute action ou déclaration qui aggraverait les tensions ». On en a lu des dizaines comme ça. Une rupture diplomatique, ça change quoi, concrètement ? Un ambassadeur, en temps calme, ne sert pas à grand-chose. En crise, il sert à tout. C’est lui qui décroche à minuit, qui fait passer un message sans le rendre public, qui laisse à chacun une porte de sortie honorable. Sans lui, plus rien n’amortit. Les ministères se parlent par communiqués, et chaque camp lit dans l’autre exactement ce qu’il a peur d’y trouver.
Pendant ce temps, dans le nord éthiopien, les combats ont repris. Une guerre y a déjà fait des centaines de milliers de morts il y a quatre ans. Les mêmes villages, les mêmes familles, parfois les mêmes commandants. Personne n’a oublié. Et personne, ni à Addis ni à Asmara, ne semble pressé de le rappeler. Isaias Afwerki dirige l’Erythrée depuis l’indépendance, sans avoir jamais organisé d’élection. Il n’a pas d’opinion publique à ménager. Abiy Ahmed, lui, gouverne un pays fracturé, une armée engagée sur plusieurs fronts, et il a lui-même placé la promesse d’un accès à la mer très haut.
Deux hommes, deux calculs. Aucun des deux ne passe par la négociation. Le canal est coupé depuis jeudi. Les diplomates érythréens avaient 48 heures. Ils sont partis.