Dette africaine : quand le remboursement étouffe le développement
Selon un rapport récent de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), plus de 40 des pays africains dépensent aujourd’hui plus pour rembourser leur dette que pour financer la santé ou l’éducation. Un choix qui menace directement les objectifs de développement et la stabilité économique du continent.
Pourtant, le problème ne réside pas seulement dans le montant de la dette, mais surtout dans la manière dont elle est gérée. Le rapport de la CEA révèle que les lacunes en matière de gouvernance, les cadres juridiques incomplets et l’absence de coordination entre les institutions publiques transforment la dette en un fardeau plutôt qu’en un outil de développement.
Des dépenses sociales sacrifiées au profit du remboursement de la dette
En 2023, 32 pays africains ont consacré plus de ressources au service de la dette qu’à l’éducation ou aux infrastructures. Un exemple frappant est celui du Ghana où la dette extérieure a atteint 100 du PIB en 2023, forçant le pays à suspendre le paiement de sa dette souveraine et à négocier un plan de sauvetage avec le Fonds monétaire international (FMI).
Dans des pays comme la Zambie ou le Kenya, les dépenses publiques sont désormais dominées par le remboursement des intérêts, au détriment des investissements dans les services essentiels. Cette situation crée un cercle vicieux : moins les États investissent dans la santé, l’éducation ou les infrastructures, moins ils peuvent stimuler la croissance économique et générer des recettes fiscales, ce qui les pousse à emprunter davantage, aggravant ainsi leur endettement.
L’un des principaux problèmes identifiés par la CEA est la fragmentation des institutions chargées de gérer la dette. En Afrique, les responsabilités sont souvent dispersées entre plusieurs entités — ministères des Finances, banques centrales et offices de gestion de la dette — sans mécanisme de coordination efficace. Par exemple, au Cameroun, la Caisse autonome d’amortissement et le ministère des Finances se partagent la gestion de la dette, mais sans contrôle unifié, ce qui favorise les chevauchements et les incohérences.
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Un autre défi majeur est le manque de transparence. Des dettes cachées, comme celles contractées par le Mozambique entre 2013 et 2014 sans approbation parlementaire, ont aggravé les crises budgétaires dans plusieurs pays. Les entreprises publiques, souvent endettées hors budget, représentent également un risque systémique, car leurs dettes ne sont pas toujours comptabilisées dans les statistiques officielles.
Un système financier mondial défavorable
Les pays africains subissent également les conséquences d’un système financier international inéquitable. Ils paient une prime de risque souverain élevée, estimée à 64 milliards d’euros par an en surcoûts d’intérêts, selon la CEA. Cette prime est en grande partie due à des notations de crédit qui pénalisent les pays africains par rapport à d’autres régions présentant des fondamentaux économiques similaires.
De plus, la dette extérieure africaine est de plus en plus détenue par des créanciers privés, environ 45%, selon la Banque mondiale. Ces dettes, souvent à court terme et à taux variables, exposent les pays à des crises de liquidité, comme cela a été le cas pour la Zambie et le Ghana.
Enfin les mécanismes internationaux de restructuration de la dette, comme le Cadre commun du G20, sont jugés trop lents et opaques. Ils ne permettent pas une résolution rapide des crises ce qui prolonge l’instabilité économique.
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Le rapport de la CEA oppose deux approches pour gérer la dette publique. D’un côté, une approche favorisant le marché, prônée par le FMI et la Banque mondiale, se concentre sur la solvabilité et la confiance des marchés. Elle repose sur des règles strictes de discipline budgétaire et de transparence, mais néglige souvent les besoins de développement à long terme.
De l’autre, une approche favorisant la croissance propose d’utiliser la dette comme levier de transformation structurelle et de développement. Elle met l’accent sur les investissements productifs, le renforcement des institutions et l’alignement sur les Objectifs de développement durable (ODD). Cette approche plus holistique intègre les dimensions sociale, environnementale et technologique.
Sept réformes pour une dette soutenable
Pour rendre la dette africaine soutenable, la CEA propose sept réformes clés :
- Renforcer la coordination institutionnelle en créant des conseils nationaux de gouvernance de la dette afin d’éviter les chevauchements entre agences.
- Adopter des lois-cadres exhaustives pour encadrer l’endettement, avec des plafonds et des procédures d’approbation claires.
- Construire des capacités analytiques internes en formant des équipes d’analystes de la dette et en modernisant les systèmes d’information.
- Dépolitiser la gestion de la dette en protégeant les décisions d’emprunt des pressions électorales.
- Mettre en place des tableaux de bord intégrés pour suivre en temps réel la dette, les garanties et les passifs des entreprises publiques.
- Renforcer le contrôle parlementaire en créant des commissions dédiées à l’examen de la dette.
- Aligner la dette sur les ODD et le climat en échangeant la dette contre des investissements verts et en intégrant des clauses de résilience climatique.
Le rapport souligne que les réformes nationales ne suffiront pas sans un changement systémique au niveau international. Il appelle donc à réformer les agences de notation afin de réduire la prime de risque africaine, à étendre le cadre commun du G20 aux pays à revenu intermédiaire comme le Kenya ou le Nigeria, à augmenter les financements climatiques promis mais jamais délivrés, et à créer une agence de notation panafricaine pour une évaluation plus équitable des risques.
La crise de la dette en Afrique n’est pas une fatalité. Une gouvernance renforcée, des institutions transparentes et un alignement sur les ODD peuvent transformer la dette en moteur de développement.