« En Côte d’Ivoire, 70% des cancers sont détectés trop tard », Dr Boni

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« En Côte d’Ivoire, 70% des cancers sont détectés trop tard », Dr BoniDr Boni Simon Pierre, lors de l'Africa Press Day, le 04 mars 2026 à Nairobi © LeBrief
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Avec plus de 21.000 nouveaux cas recensés chaque année, le cancer est une véritable problématique de santé publique en Côte d’Ivoire. Lors de l’Africa Press Day by Roche, organisé le 4 mars 2026 à Nairobi, le Dr Boni est revenu sur l’ampleur de la maladie dans le pays, mais aussi sur les progrès réalisés ces dernières années en matière de dépistage et de sensibilisation. Entretien.

Dans de nombreux pays africains, le cancer reste encore trop souvent diagnostiqué tardivement, ce qui réduit considérablement les chances de survie des patients. La Côte d’Ivoire n’échappe malheureusement pas à cette réalité. Pourtant, les autorités sanitaires tentent depuis plusieurs années de structurer la lutte contre la maladie, en misant notamment sur le dépistage et l’information du public. Présent à Nairobi lors de l’Africa Press Day organisé par Roche, le Dr Boni Simon Pierre a dressé un état des lieux de la situation et détaillé les initiatives mises en place pour améliorer la prévention et l’accès aux soins.

-LeBrief : Quelle est la situation actuelle du cancer en Côte d’Ivoire en termes d’incidence et de mortalité ?

-Dr Boni : Le cancer constitue aujourd’hui un véritable problème de santé publique en Côte d’Ivoire, comme dans de nombreux pays à revenus faibles ou intermédiaires. Selon les données les plus récentes, qui remontent à 2022, nous enregistrons un peu plus de 21.000 nouveaux cas de cancer par an, pour plus de 10.000 décès liés à cette maladie.

Les cancers les plus fréquents varient selon le sexe. Chez la femme, les principales localisations sont le cancer du sein et le cancer du col de l’utérus. Chez l’homme, c’est le cancer de la prostate qui arrive en tête. D’autres cancers sont également très présents, notamment les cancers du côlon et du rectum, ainsi que le cancer du foie.

Si l’on considère l’ensemble des cancers, le cancer de la prostate est celui qui présente la plus forte incidence, avec plus de 7.000 nouveaux cas chaque année. Chez la femme, le cancer du sein arrive en première position, avec plus de 3.600 nouveaux cas et un taux de mortalité d’environ 54%.

Le cancer du col de l’utérus constitue également une préoccupation importante, car il s’agit d’un cancer largement évitable. Pourtant, nous enregistrons près de 2.360 nouveaux cas par an, avec un ratio mortalité/incidence d’environ 62%.

Un autre facteur aggrave la situation : la détection tardive. Dans plus de 70% des cas, les cancers sont diagnostiqués à un stade avancé. Cela souligne l’importance de renforcer l’information et la sensibilisation de la population. Le gouvernement, le ministère de la Santé et leurs partenaires travaillent activement dans ce sens.

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-LeBrief : Quelles mesures ont été mises en place pour améliorer le dépistage ?

-Dr Boni : Le dépistage constitue un pilier essentiel de la stratégie nationale de lutte contre le cancer. En Côte d’Ivoire, les premières initiatives structurées remontent à 2010, avec un programme de dépistage du cancer du col de l’utérus.

Au départ, ce programme ciblait principalement les femmes vivant avec le VIH, en raison du lien étroit entre cette infection et le risque de développer ce cancer. Les femmes séropositives présentent en effet un risque environ six fois plus élevé de développer un cancer du col de l’utérus.

Progressivement, le programme a été élargi à toutes les femmes âgées de 25 ans et plus, d’abord à Abidjan, puis dans les grandes villes et dans le reste du pays. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire dispose de plus de 400 sites de dépistage.

Jusqu’en 2021, la méthode principalement utilisée était l’inspection visuelle après application d’acide acétique (IVA), recommandée par l’Organisation mondiale de la santé comme alternative au frottis dans les pays à ressources limitées.

Depuis 2021, deux projets pilotes importants ont été mis en place dans le pays. La Côte d’Ivoire participe notamment à l’initiative SUCCESS, qui expérimente le dépistage basé sur le test HPV, suivi d’un triage visuel et d’un traitement des lésions précancéreuses par thermoablation.

Pour les lésions plus importantes, les patientes sont orientées vers des centres de référence régionaux, capables d’assurer une prise en charge plus spécialisée.

-LeBrief : Qu’en est-il du dépistage du cancer du sein ?

-Dr Boni : Des progrès ont été réalisés au cours des dix dernières années. L’un des obstacles était le coût élevé de la mammographie, qui restait inaccessible pour de nombreux ménages.

Aujourd’hui, ce coût a été réduit de plus de 80%, notamment grâce à des initiatives publiques et à des campagnes de dépistage. Pendant Octobre Rose, par exemple, la mammographie est souvent proposée à un tarif très réduit, voire gratuitement dans certains contextes.

Les infrastructures se sont également améliorées. La Côte d’Ivoire dispose désormais de 14 mammographes répartis dans 14 régions sur les 33 que compte le pays. L’accès aux microbiopsies pour les cas suspects s’est aussi facilité.

Nous avons également mis en place un système de transport des échantillons de biopsie, afin d’éviter aux patientes de longs déplacements vers les centres spécialisés.

Par ailleurs, l’examen clinique des seins est désormais intégré dans les unités de dépistage du cancer du col de l’utérus. Cette approche intégrée permet d’optimiser les ressources et d’encourager la participation des femmes au dépistage.

-LeBrief : Quelle place occupe la sensibilisation dans cette stratégie ?

-Dr Boni : L’éducation et la sensibilisation restent absolument essentielles. Outre Octobre Rose, consacré au cancer du sein, nous organisons également la campagne “Janvier Vert”, dédiée à la sensibilisation au cancer du col de l’utérus.

Cette campagne a été particulièrement bien menée cette année et nous comptons la renouveler chaque année. Les messages de prévention sont adaptés aux réalités locales et souvent traduits dans les langues nationales, afin de toucher un public plus large.

Nous observons également une mobilisation croissante de plusieurs secteurs de l’Etat. Les ministères en charge des femmes, des enfants, de l’Intérieur ou encore de la Défense participent désormais aux efforts de sensibilisation.

La coordination entre les différents acteurs constitue un facteur clé. La société civile joue également un rôle très important. Nous disposons aujourd’hui d’une coalition d’organisations nationales contre le cancer, qui regroupe une quarantaine de membres et soutient activement les actions du ministère de la Santé.

Grâce à ces efforts conjoints et à la montée en puissance des programmes de dépistage, nous espérons atteindre les objectifs internationaux, notamment ceux fixés pour l’élimination du cancer du col de l’utérus, connus sous le modèle 90-70-90, ainsi que pour un meilleur contrôle du cancer du sein, en améliorant la détection précoce et l’accès rapide au traitement.

DNES à Nairobi : Sabrina El Faiz

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