L’enfance face la pauvreté, les crises et les conflits

Temps de lecture :
L’enfance face la pauvreté, les crises et les conflitsPlus de trois millions d'enfants ont été déplacés dans l'est de la République démocratique du Congo en raison de la violence des milices. © UNICEF/Roger
A A A A A

Alors que la communauté internationale se félicite des progrès mondiaux dans la lutte contre la pauvreté infantile, l’Afrique reste l’épicentre silencieux d’une crise qui façonne l’avenir de centaines de millions d’enfants. Selon le dernier rapport de l’UNICEF, The State of the World’s Children 2025, le continent concentre désormais plus des trois quarts des enfants vivant en extrême pauvreté dans le monde, une situation aggravée par les chocs économiques successifs, la montée des conflits, l’intensification des catastrophes climatiques et l’étau d’une dette extérieure étouffante.

À l’heure où la population mondiale vieillit, l’Afrique subsaharienne reste le seul continent où le nombre d’enfants continue de croître rapidement. D’ici à 2050, un enfant sur trois dans le monde vivra en Afrique. Une opportunité démographique, soulignent les économistes, mais à condition de renforcer l’éducation, la santé et la protection sociale. Sans cela, le « dividende démographique pourrait se transformer en déficit générationnel ».

La situation actuelle est préoccupante : 311 millions d’enfants africains vivent avec moins de 3 dollars par jour, seuil de pauvreté extrême. Contrairement à d’autres régions, l’Afrique n’a enregistré aucune amélioration notable depuis 2014, le taux de pauvreté infantile extrême restant autour de 52%, un immobilisme lourd de conséquences.

Des vies façonnées par la pauvreté dès la naissance

La pauvreté monétaire n’est qu’une facette du problème. Le rapport souligne la pauvreté « multidimensionnelle », qui englobe l’accès à l’éducation, à l’eau, à un logement décent, à la santé et à une alimentation adéquate.

L’Afrique enregistre là encore les taux les plus élevés : dans plusieurs pays, plus de 60% des enfants cumulent au moins deux privations sévères. L’assainissement, l’accès à l’eau potable et la qualité du logement figurent parmi les carences les plus répandues. La fracture numérique accentue ces inégalités : dans certaines zones rurales, jusqu’à 75% des adolescents n’ont pas accès à Internet, un facteur aggravé par l’expérience du COVID-19, qui a déplacé une partie de l’enseignement vers le numérique.

Lire aussi: Rabat accueille la première édition du Forum africain du Parlement de l’enfant

Climat : l’autre ennemi silencieux

Pour les enfants africains, le changement climatique n’est pas une menace future, mais une réalité quotidienne. Sécheresses prolongées, inondations, cyclones, insécurité alimentaire et déplacements internes frappent des pays déjà vulnérables. Selon l’UNICEF, quatre enfants africains sur cinq sont exposés chaque année à au moins un risque climatique extrême.

L’histoire d’Ompfuna, 10 ans, illustre ce quotidien. Vivant sur les rives instables du fleuve Jukskei, à Alexandra près de Johannesburg, elle joue à quelques mètres d’un terrain qui s’effondre chaque saison des pluies. À un kilomètre de là, les pelouses impeccables de Sandton, symbole de prospérité sud-africaine, contrastent avec les inégalités d’accès aux infrastructures de sécurité. Cette exposition accrue aux catastrophes climatiques renforce la pauvreté : pertes de maisons, destruction de cultures, fermetures d’écoles et déplacements massifs.

Conflits : un fléau en expansion

L’Afrique figure parmi les régions les plus touchées par les conflits contemporains, du Sahel à la Corne de l’Afrique, en passant par l’est de la RDC. En 2024, près d’un enfant sur cinq dans le monde vivait en zone de conflit, un taux presque doublé par rapport aux années 1990.

Dans ces contextes fragilisés, la pauvreté extrême frappe encore davantage : 50% des enfants en situation de conflit vivent sous le seuil de pauvreté monétaire, contre 11,4% dans les pays stables. Les conséquences se font sentir sur le long terme : traumatismes psychologiques, interruptions scolaires, exploitation, déplacements forcés et risques accrus de mariages précoces.

L’exemple d’Astride, adolescente congolaise de 16 ans contrainte de travailler dans les mines artisanales de cuivre pour 2 dollars par jour après la maladie de son père, illustre les dérives extrêmes provoquées par l’instabilité et l’absence de services publics.

Lire aussi: Rabat : Nasser Bourita ouvre la conférence africaine sur le DDR des enfants soldats

La crise de la dette : un piège pour l’avenir

Le rapport souligne un autre danger, moins visible mais tout aussi destructeur : la crise de la dette extérieure. Quarante-cinq pays en développement, majoritairement en Afrique, consacrent davantage de ressources aux intérêts de leur dette qu’à la santé. Vingt-deux d’entre eux dépensent plus pour rembourser leur dette qu’en éducation.

Ce déséquilibre empêche les États d’investir dans les infrastructures essentielles à la protection des enfants, comme les écoles, les hôpitaux ou les filets sociaux. L’UNICEF alerte sur le risque de former une génération « endettée », c’est-à-dire des enfants dont les perspectives sont compromises par des choix budgétaires qui les marginalisent.

Quand la société civile et la jeunesse réinventent la résilience

Malgré ces défis, l’Afrique recèle des initiatives prometteuses : des travailleurs sociaux en RDC identifiant les familles vulnérables et facilitant l’accès aux aides financières, des programmes de formation accélérée comme celui qui a permis à Astride de devenir soudeuse, ainsi que des mobilisations communautaires et des actions menées par des jeunes de plus en plus organisés pour compenser les insuffisances de l’État.

Lors d’un atelier mondial organisé par l’UNICEF, ces jeunes Africains ont présenté des solutions innovantes : jardins communautaires pour lutter contre l’inflation alimentaire, programmes éducatifs alternatifs en zones rurales, radios scolaires diffusant des cours dans les langues locales, plateformes d’accompagnement psychosocial. Leur message est clair : « Être pauvre, ce n’est pas seulement manquer d’argent, c’est être abandonné ».

En conclusion, le rapport met en évidence une réalité alarmante tout en rappelant que la pauvreté infantile n’est pas une fatalité. Les pays ayant placé la protection de l’enfance au cœur de leurs priorités ont enregistré des progrès significatifs.

Pour l’Afrique, les décisions politiques des cinq prochaines années détermineront si le continent transformera son potentiel démographique en moteur de croissance ou si une génération entière sera sacrifiée.

Recommandé pour vous

L’Égypte, l’Afrique du Sud et le Ghana en tête de la course africaine à l’IA

Société - Égypte, Afrique du Sud et Ghana dominent la course africaine à l’IA, tandis que la majorité des pays du continent affichent encore de faibles performances.

Soudan : l’UNICEF alerte sur une crise humanitaire devenue « intenable »

Afrique - Famine confirmée, épidémies en hausse et civils piégés : l’UNICEF prévient que la situation au Darfour et au Kordofan ne peut plus attendre sans un accès humanitaire immédiat.

Afrique subsaharienne : 143 millions d’euros pour l’aide humanitaire

Afrique - L’Union européenne alloue 143 millions d’euros pour soutenir les populations vulnérables d’Afrique subsaharienne, face aux crises humanitaires aggravées par conflits, déplacements et effondrement des services.

Nigeria : le bilan des enlèvements dans une école catholique porté à 315 personnes

Société - 315 élèves et enseignants enlevés dans une école catholique au Nigeria. Analyse des impacts et des enjeux de cette tragédie.

Algérie : une enquête ouverte après 55 incendies simultanés dans plusieurs régions

Société - En Algérie, Tebboune a ordonné l’ouverture immédiate d’une enquête après une série de 55 feux de forêt survenus ces derniers jours.

Soudan : au cœur d’une tragédie qui s’étend, les civils abandonnés au chaos

Afrique - Plus de 90.000 personnes ont fui El Fasher après sa chute, tandis que la famine, les violences et le sous-financement de l’aide plongent le Soudan dans une crise sans précédent.
pub