« Africa Forward », laboratoire d’un nouveau récit français sur l’Afrique ?
En choisissant Nairobi pour accueillir le sommet « Africa Forward », Emmanuel Macron a voulu donner un signal politique clair : la France entend désormais parler à l’Afrique autrement, en mettant en avant l’idée de partenariat plutôt que celle d’influence.
Le geste est hautement symbolique. Pour la première fois, ce rendez-vous franco-africain se tient dans un pays anglophone, loin du cadre traditionnel des sommets organisés par Paris dans son ancien espace francophone.
À l’issue de ce déplacement, le président français a annoncé que 23 milliards d’euros d’investissements avaient été mobilisés, dont 14 milliards provenant d’entreprises françaises et 9 milliards d’acteurs africains.
Le choix de la capitale kényane ne relève pas seulement d’un changement de décor. Il illustre le repositionnement d’une puissance qui cherche à recomposer sa présence sur le continent après plusieurs revers dans ses anciennes zones d’influence.
Reuters rappelle que Paris, longtemps accusé d’entretenir avec ses ex-colonies une relation opaque qualifiée de « Françafrique », tente de sortir d’un modèle où l’économie, la diplomatie et la sécurité étaient étroitement imbriquées, parfois au prix d’un soutien à des régimes autoritaires.
La rupture avec la Françafrique mise à l’épreuve
Depuis 2017, Emmanuel Macron promet en effet de rompre avec cet héritage. Le sommet de Nairobi sert précisément à tester la crédibilité de cette promesse.
Cette inflexion intervient dans un contexte particulièrement défavorable à la France en Afrique de l’Ouest. Les coups d’État successifs au Sahel ont conduit au départ des troupes françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger, tandis que la Russie a accru son influence dans la région. L’an dernier, Paris a également mis fin à sa présence militaire permanente au Sénégal, en remettant son dernier grand site militaire à Dakar.
Reuters souligne par ailleurs que cette sortie s’est faite après des années de critiques sur la présence de soldats français longtemps après les indépendances, dans un climat où la souveraineté est devenue un mot d’ordre central pour plusieurs capitales africaines.
C’est précisément pour réagir à cette érosion que Paris mise désormais sur d’autres leviers. À Nairobi, Emmanuel Macron a insisté sur le fait que la France et l’Afrique devaient se penser comme des « partenaires égaux » partageant des objectifs communs.
Le sommet a réuni plus de 30 dirigeants africains, ainsi que des responsables d’institutions financières multilatérales et des chefs d’entreprise venus d’Afrique et de France. Le message est simple ; la relation ne doit plus être structurée d’abord par la présence militaire ou par des réflexes de tutelle politique, mais par l’investissement, le commerce, l’innovation et les échanges de compétences.
Dans cette nouvelle narration, le Kenya occupe une place stratégique. D’une part, le pays entend se présenter comme une plateforme de dialogue internationale capable d’accueillir des formats diplomatiques jusqu’ici réservés à d’autres espaces.
D’autre part, il cherche à obtenir des retombées concrètes allant des investissements et des infrastructures aux transferts technologiques et accès au financement. Un accord de défense franco-kényan avait déjà été signé en 2025, illustrant l’intensification des liens bilatéraux, même si la priorité affichée à Nairobi est désormais économique.
Le sommet s’inscrit donc à l’intersection d’une ambition kényane de rayonnement et d’une stratégie française de reconquête politique et commerciale.
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Nairobi, vitrine d’un nouveau partenariat économique
Les chiffres annoncés à l’issue du sommet donnent la mesure de cette offensive. Les 23 milliards d’euros mobilisés se répartissent entre 14 milliards d’euros issus d’entreprises françaises et 9 milliards d’euros provenant d’acteurs africains. Les secteurs visés sont emblématiques de la nouvelle méthode (énergie, intelligence artificielle, agriculture, infrastructures et, plus largement, développement du capital humain).
En mettant l’accent sur des investissements censés produire de l’emploi et de la valeur locale, Paris cherche à montrer qu’il ne s’agit plus seulement d’un discours de coopération, mais d’un agenda économique présenté comme mutuellement bénéfique.
La question du financement demeure au cœur du débat. À Nairobi, les dirigeants africains ont insisté sur le fait que leur problème n’était pas tant le manque de capitaux que la manière dont le risque est évalué par les marchés et les agences de notation.
William Ruto, président du Kenya, a résumé cette critique en affirmant que le problème relevait d’une « architecture du risque » défavorable au continent. Les gouvernements africains dénoncent en effet des coûts d’emprunt trop élevés, parfois deux fois supérieurs à ceux des économies avancées en moyenne.
Dans ce contexte, Emmanuel Macron a soutenu l’idée d’un mécanisme de garantie de première perte destiné à réduire le risque pour les investisseurs, et a promis de défendre cette piste lors du prochain sommet du G7 en France.
Ce volet financier est essentiel, car il révèle le vrai pari d’« Africa Forward », à savoir de déplacer le centre de gravité de la relation franco-africaine de l’assistance vers l’investissement. Cela répond à une réalité plus large. Les importations françaises en provenance d’Afrique ont augmenté d’un quart entre 2021 et 2024, tandis que Paris a aussi tenté de renforcer sa présence via des accords ciblés, comme l’investissement de 300 millions d’euros signé avec le Nigeria en 2024.
Autrement dit, la France ne cherche pas seulement à réparer une image écornée ; elle veut aussi rattraper un retard dans une compétition où d’autres acteurs (Chine, États du Golfe, Turquie, Russie) ont avancé leurs pions avec plus de constance.
Le besoin d’une réforme de l’ordre mondial
Le sommet d’« Africa Forward » intervient aussi à un moment où l’Afrique entend peser davantage sur la réforme de l’ordre international. Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a rappelé que le continent, qui compte plus d’un milliard d’habitants, ne dispose d’aucun siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.
Il a également dénoncé un système financier mondial conçu sans l’Afrique et qui continue, selon lui, à fonctionner sans elle. Son intervention a placé au centre des discussions une revendication ancienne mais désormais formulée avec plus de force, celle d’une représentation politique et économique à la mesure du poids démographique et stratégique du continent.
Le volet énergétique donne à cette critique une dimension encore plus concrète. Guterres a rappelé que l’Afrique concentre 60% du meilleur potentiel solaire mondial mais ne reçoit que 2% des investissements mondiaux dans les énergies propres. Il a aussi affirmé qu’avec les bons financements, le continent pourrait produire dix fois plus d’électricité qu’il n’en a besoin d’ici 2040 à partir de sources renouvelables.
La Banque mondiale rappelle, de son côté, qu’environ 600 millions de personnes en Afrique subsaharienne vivent encore sans électricité. C’est donc la question élémentaire de l’accès à l’énergie qui continue de déterminer la trajectoire de développement du continent.
L’enjeu dépasse toutefois l’électricité. Dans son intervention, le chef de l’ONU a lié le développement africain à la justice climatique, à l’industrialisation locale et à la maîtrise des chaînes de valeur. Il a rappelé que l’Afrique ne doit plus rester cantonnée au rôle de simple pourvoyeuse de matières premières, notamment de minerais critiques pour la transition énergétique mondiale.
Cette idée rejoint le discours désormais dominant dans de nombreuses capitales africaines ; l’extraction seule ne suffit plus, il faut transformer localement, capter davantage de valeur et éviter que les bénéfices industriels ne soient réalisés ailleurs. Dans cette perspective, « Africa Forward » veut apparaître comme un espace où les investissements doivent rimer avec montée en gamme productive.
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