Algérie : le grand virage stratégique est-il en marche sous pression américaine ?
Le Maghreb traverse peut-être l’un de ces moments silencieux où les plaques tectoniques commencent à bouger avant que le grand public ne s’en aperçoive. À première vue, rien n’a changé : Alger maintient sa ligne officielle, Rabat poursuit son agenda atlantique, Washington multiplie les déclarations sur la stabilité régionale. Pourtant, selon un document confidentiel de l’Institut géopolitique Horizons (IGH), une séquence diplomatique plus profonde serait en cours.
L’hypothèse avancée est ambitieuse : les États-Unis chercheraient à enclencher une recomposition graduelle des équilibres régionaux en s’attaquant au cœur du système algérien, qui est sa doctrine stratégique.
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Des signaux discrets, mais cohérents
Parmi les éléments évoqués figurent des contacts indirects entre représentants algériens et israéliens dans des capitales tierces, notamment à Dubaï puis à Rome. Rien d’officiel. Rien de confirmé publiquement. Mais des signaux jugés suffisamment cohérents pour être analysés.
Le choix de Dubaï n’étonnerait guère. Depuis les Accords d’Abraham, la ville est devenue un carrefour discret des diplomaties parallèles. Rome, elle, offre une couverture plus institutionnelle pour des discussions sensibles en Méditerranée.
S’agit-il d’un simple échange exploratoire ou des prémices d’un processus plus structuré ? L’histoire récente incite à la prudence. Les normalisations arabes avec Israël ont souvent débuté dans l’ombre, des mois avant leur officialisation.
Washington avance ses pions
La nomination d’un nouvel ambassadeur américain à Alger intervient dans un contexte chargé : recomposition sécuritaire au Sahel, pression occidentale sur les partenariats militaires russes, crispations régionales persistantes.
Pour l’IGH, cette séquence s’inscrit dans une diplomatie américaine redevenue transactionnelle. L’objectif ne serait pas une annonce spectaculaire à court terme, mais l’enclenchement d’un mouvement irréversible. Une logique par étapes, où chaque concession serait compensée par une contrepartie stratégique.
La fenêtre 2025-2027 apparaît déterminante. Du côté américain, elle correspond à une phase d’activisme diplomatique. Du côté algérien, elle s’inscrit dans un mandat présidentiel stabilisé mais confronté à des contraintes économiques croissantes.
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Le nerf du dossier : l’armée
Toute analyse sérieuse de l’Algérie bute sur une réalité structurelle : l’armée demeure la colonne vertébrale du système politique.
Ces dernières années, le budget de la défense a connu une expansion spectaculaire. Selon les données du SIPRI, les dépenses militaires algériennes ont atteint un niveau record, avoisinant les 25 milliards de dollars en 2025 soit près de 20% du budget national.
Cette trajectoire traduit une doctrine fondée sur la dissuasion régionale et la consolidation capacitaire. Elle s’accompagne d’une dépendance marquée aux équipements russes.
Or, toute normalisation régionale impliquerait un ajustement. Réduire les dépenses, diversifier les fournisseurs, passer d’une posture de confrontation à une logique de stabilisation : ce serait bien plus qu’une décision comptable. Ce serait un signal doctrinal.
Et c’est précisément là que réside l’enjeu. Aucun acteur extérieur ne peut imposer un tel virage. Il suppose des arbitrages internes, délicats, au sein de l’establishment.
Le Maroc, pièce centrale du puzzle
La question algéro-marocaine reste le nœud géopolitique du Maghreb. Une reprise diplomatique, même minimale, constituerait un signal majeur.
Washington maintient sa reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara, position officialisée en 2020. Le déplacement du dossier vers un format bilatéral constituerait une rupture stratégique pour Alger, historiquement attachée au cadre multilatéral.
Mais la pression économique change la donne. La volatilité des recettes énergétiques, conjuguée à des besoins sociaux croissants, réduit les marges budgétaires. Le coût d’une rivalité permanente devient plus lourd à assumer.
Trois trajectoires possibles
Le rapport confidentiel esquisse trois scénarios.
Le premier, ambitieux, verrait une recomposition complète : réchauffement algéro-marocain, amorce d’un processus avec Israël, diversification militaire et intégration dans une architecture atlantique élargie. Un basculement historique. Peu probable à court terme, mais pas impossible d’ici la fin de la décennie.
Le deuxième, jugé le plus crédible, serait un mouvement partiel : reprise technique avec Rabat, diversification prudente des partenariats d’armement, mais sans normalisation officielle avec Israël dans l’immédiat. Une manière de bouger sans afficher la rupture.
Le troisième serait celui du statu quo : résistance interne, maintien de la posture actuelle, au risque d’un isolement progressif.
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Le poids du temps
En géopolitique, la question n’est pas seulement « si », mais « quand ». Les conditions objectives d’un ajustement semblent réunies : pression américaine, contraintes budgétaires, recomposition sécuritaire régionale.
Mais la variable décisive reste interne. Toute évolution devra être présentée comme un choix souverain et non comme une concession imposée. C’est dans cet équilibre narratif que se joue la crédibilité du pouvoir.
Le Maghreb est peut-être à l’aube d’un tournant. Ou à l’orée d’un nouveau cycle d’immobilisme. Entre pression externe et rigidité interne, l’Algérie se trouve face à une équation stratégique inédite depuis la fin de la guerre froide.
Les prochains mois ne livreront peut-être pas d’annonces spectaculaires. Mais les détails, un budget révisé, une déclaration nuancée, un déplacement discret, pourraient en dire long.
Et parfois, en diplomatie, le silence est déjà un mouvement.