Libye : un « business » de l’exploitation des migrants dénoncé par l’ONU
Un rapport conjoint du Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) et la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL) décrit, pour 2024-2025, un régime de violations des droits humains à l’égard des migrants, demandeurs d’asile et réfugiés en Libye qui s’est « institutionnalisé » et transformé en modèle d’exploitation à but lucratif. Le document détaille des interceptions en mer souvent dangereuses, des refoulements, des détentions arbitraires, ainsi que des réseaux de traite et d’extorsion qui opèrent en liaison avec des acteurs étatiques ou paramilitaires.
Le constat est sans équivoque : la mise en détention, la torture, le travail forcé, la vente et la revente de personnes, les rançons, la confiscation de pièces d’identité et la spoliation des biens personnels sont des pratiques répandues. Des fosses communes contenant des corps de migrants ont été retrouvées dans plusieurs régions du pays, signe que l’ampleur des crimes commis dépasse les cas isolés.
Des interceptions en mer qui mettent des vies en péril
Le rapport documente des opérations en mer conduites par des acteurs libyens — dont, selon les témoignages, la Libyan Coast Guard et d’autres forces maritimes, impliquant manœuvres dangereuses, tirs en direction des embarcations et parfois tirs à l’encontre d’équipes de secours civiles. Des ONG de sauvetage signalent des épisodes où leurs navires ont été la cible de tirs pendant des opérations de secours.
Les données établies par la mission d’appui et reprises dans le rapport donnent la mesure du drame. Sur la seule route centrale de la Méditerranée, 1.699 personnes ont été enregistrées mortes ou portées disparues en 2024, puis 1.314 en 2025 ; sur la même période 2024–2025, quelque 48.878 personnes ont été interceptées et renvoyées en Libye. Ces chiffres traduisent à la fois un taux de mortalité élevé et une politique de retour massif qui maintient les personnes dans un cycle d’abus.
Détentions, trafics et espaces de non-droit
Le rapport recense des détentions dans des centres officiels placés sous la tutelle du ministère de l’Intérieur et du Département de lutte contre l’immigration illégale (DCIM), mais aussi des centres « officieux » et des lieux de détention contrôlés par des trafiquants ou des formations armées, parmi lesquels Bir al-Ghanam, les prisons dites « Osama » à al-Zawiya, Tajoura, Tamanhint, et plusieurs autres hangars ou entrepôts transformés en centres de torture et d’extorsion.
Les personnes détenues y subissent violences, extorsion et travail forcé ; certaines ont dû payer des rançons équivalentes à plusieurs centaines de dollars pour obtenir la liberté.
Le schéma décrit par les enquêteurs est récurrent : interception (ou arrestation), transfert à un centre, confiscation des documents, extorsion financière, violences sexuelles et physiques, puis vente/transfert entre réseaux. Des témoignages cités par la mission font également état d’enlèvements et d’enfouissement de personnes portées disparues après leur débarquement.
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Une responsabilité internationale questionnée
Le rapport n’occulte pas la dimension externe du phénomène. L’externalisation des contrôles migratoires par des États européens, via des financements, formations, partage de renseignements ou accords bilatéraux, a contribué à créer des conditions propices aux abus. L’étude souligne des éléments de coopération technique et opérationnelle, notamment des partages de géolocalisation, qui, selon des ONG et des décisions judiciaires citées, ont parfois facilité des interceptions conduisant à des violations. L’Agence européenne de garde-frontières, dite Frontex, et d’autres mécanismes européens sont mentionnés dans ce contexte.
Les juges italiens ont, par ailleurs, estimé que la remise de personnes à la garde libyenne pouvait constituer un délit quand elle équivaut à un refoulement vers un endroit dangereux ; la jurisprudence évoquée dans le rapport renforce l’argument selon lequel la Libye ne peut être considérée comme un « lieu sûr » pour des débarquements.
Les recommandations : un cahier d’urgence
Face à ce constat, la mission formule un ensemble de recommandations à l’adresse des autorités libyennes et de la communauté internationale. Parmi les mesures prioritaires figure la libération immédiate des personnes détenues arbitrairement, la fermeture progressive des centres de détention d’immigration et le recours à des alternatives non-privatives à la détention ; la mise en place d’un cadre législatif conforme aux normes internationales (notamment pour lutter contre la traite) ; la garantie d’un accès sans entrave des mécanismes internationaux de surveillance et d’aide humanitaire ; et la mise en œuvre d’un moratoire sur toutes les interceptions et retours vers la Libye tant que des garanties effectives de droits humains ne sont pas établies.
Le rapport appelle également à une due diligence rigoureuse, et, le cas échéant, à la suspension de tout appui technique ou financier à des entités impliquées dans des violations.
Parmi les recommandations pratiques figurent la création d’un mécanisme national et indépendant pour documenter les personnes disparues, le renforcement des capacités médico-légales pour traiter les sites de sépulture et l’identification des victimes, et la facilitation de voies d’accès sûres et régulières hors de Libye (voies humanitaires, corridors de réinstallation).
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Pourquoi cela devrait mobiliser au-delà des ONG
Le rapport montre que l’enjeu dépasse l’aide humanitaire : il s’agit de réduire les incitations économiques et organisationnelles qui rendent la traite et l’exploitation rentables. Tant que les chaînes de financement, de formation et d’assistance technique continueront sans garanties de respect des droits, le « modèle » décrit par la mission trouvera des débouchés.
Les auteurs insistent ainsi sur la responsabilité partagée des États européens et des organisations internationales : toute coopération doit être conditionnée à des mesures effectives de protection et à des mécanismes de reddition de comptes.
Enfin, le rapport pointe l’impunité persistante. Malgré des preuves et des témoignages (centaines d’interviews, documents médicaux, photos et vidéos) les enquêtes pénales restent rares et l’accès aux lieux de détention est souvent refusé aux observateurs internationaux, ce qui entrave les poursuites et la réparation des victimes.
Aux yeux des rapporteurs, seule une combinaison de pressions politiques, d’actions judiciaires internationales (y compris recours aux juridictions universelles et à la CPI) et d’un encadrement strict de la coopération internationale peut rompre la logique actuelle.